La CNV, un truc pour les Bisounours ? Ou une discipline pour transformer le réel ?

30 juin 2019 par
La CNV, un truc pour les Bisounours ? Ou une discipline pour transformer le réel ?
DE PICKER Jacqueline

L’expression « On ne vit pas dans un monde de Bisounours » sert souvent à rappeler que nous ne vivons pas dans un univers idéal où chacun serait « gentil ». Pourtant, l’intention de la CNV n’a jamais été d’être « gentil ». Elle vise à être vrai. Thomas d’Ansembourg l’annonce d’emblée dans le titre de son best-seller : « Cessez d’être gentil, soyez vrai ».

Godfrey Spencer, formateur CNV et traducteur de Marshall Rosenberg, le formule avec précision dans une interview sur la CNV perçue comme un « langage de gentils » :

« S’il y a un aspect bisounours, c’est pour acheter l’autre et je n’ai pas envie du tout que ce beau processus soit considéré comme un moyen de me vendre.

 Et pourtant c’est une possibilité.

 Je peux me vendre en étant gentil.

 Et quel dommage ! parce qu’au moment où je me vends d’une manière non authentique, je me trahis.

 Et j’ai pas envie de me trahir.

 Et j’ai pas envie non plus d’être dans une relation à l’autre qui n’est pas emplie de vérité.

 Donc, parfois ma vérité me fait peur.

 Est-ce que j’ai le courage de dire ma vérité ?

 Et la CNV m’invite à être de façon très disciplinée dans la vérité.

 Pas les quatre vérités qui font peur à l’autre mais la vérité profonde par rapport à ce que je vis en moi. »

Interview de Godfrey Spencer (Formateur CNV Traducteur de Marshal Rosenberg)

Marshall Rosenberg parlait souvent de « gentille personne morte » (nice dead person) : qui ne veut blesser personne, qui ne sait pas s’affirmer, dire sa vérité, poser ses limites. Une personne qui s’éteint petit à petit, faute d’outils pour vivre en cohérence.

La CNV, pour lui, permettait à ces personnes de « revenir à la vie ».

 

La CNV : un chemin pour sortir des schémas destructeurs

L’intention de la CNV est de nous aider à quitter nos conditionnements destructeurs — pour nous et pour les autres — et de nous orienter vers un monde plus vivant. Thomas d’Ansembourg le rappelle dans sa conférence «La Paix ça s’apprend » :

« Apprendre à se pacifier quand on est agressif, c’est tout sauf bisounours.

 Apprendre à retrouver du sens à sa vie quand on est parti en dépression, c’est tout sauf bisounours.

 Apprendre à redevenir une maman joyeuse qui prend soin de ses enfants avec enchantement alors qu’elle était partie un peu dans la picole, c’est tout sauf bisounours.

 C’est un service communautaire, c’est du bien-être ensemble. »

 

Non, la CNV ne “laisse pas tout faire”

Dans un dossier consacré à la CNV paru en 20218 Anne Bruneau témoigne :

« J’entends parfois que la CNV, c’est laisser tout faire. Ce n’est pas le cas. Elle invite plutôt à la responsabilité et à l’autodiscipline. Elle donne du sens aux règles et aux demandes. Elle éduque à la citoyenneté responsable. (…) L’écoute bienveillante mutuelle facilite le maintien du lien quand les difficultés se présentent, en particulier à l’adolescence. » (lien vers l’articlecomplet)

La CNV distingue clairement force protectrice et force répressive.

La non-violence implique parfois l’usage de la force pour protéger la vie, à condition qu’elle soit dénuée de volonté de punir, d’humilier ou de faire honte.

L’usage protecteur de la force vise à :

 – prévenir un dommage corporel ou psychique,

 – protéger les droits fondamentaux,

 – agir sans jugement moral et sans intention punitive.

L’usage répressif, lui, cherche à faire souffrir pour « apprendre une leçon ».

Marshall Rosenberg part du présupposé que les comportements dangereux proviennent :

 – d’une ignorance des conséquences sur autrui,

 – d’un manque de stratégies conscientes pour satisfaire ses besoins sans nuire aux autres,

 – d’une légitimation culturelle de la violence.

Il estime qu’une vraie prise de conscience transforme bien plus durablement qu’une punition.

 

Une vision profondément… révolutionnaire

Pour expliciter cette notion de force protectrice, je me suis appuyée sur Vers une éducation au service de la vie. Cette façon de se positionner face à la violence culturelle dominante me semble réellement… révolutionnaire.

Et la révolution n’a rien d’un concept « bisounours ».

On retrouve cette dimension révolutionnaire dans :

  • la conscience qu’elle éveille,
  • l’attention portée à l’être et au vivre-ensemble plutôt qu’au résultat,
  • la vision du besoin comme universel et légitime,
  • la responsabilisation radicale de chacun,
  • la reconnaissance de la liberté inaliénable de chaque personne,
  • la valorisation de l’autonomie plutôt que de l’obéissance,
  • l’encouragement à la collaboration plutôt qu’à la compétition,
  • le passage du pouvoir sur au pouvoir avec.

L’impact se mesure autant dans la relation à soi que dans les relations aux autres et au monde.

 

Une transformation sociale déjà en marche

Marshall Rosenberg appelait à un changement social profond, en respectant chacun, pour créer des organisations au service de la vie, où l’entraide et le fait de « se rendre la vie plus belle » deviennent des objectifs centraux.

Et ce changement n’est pas théorique :

  • des écoles adoptent une éducation au service de la vie,
  • la justice restaurative progresse,
  • la CNV soutient soignants, personnes précarisées, familles, équipes de travail.

Dans Parler de paix dans un monde de conflits, Marshall Rosenberg cite Clifford Hugh Douglas :

« De nos jours, le choix qui se présente à nous n’est pas de changer ou de ne pas changer, mais de changer pour le meilleur ou de changer pour le pire. »

La CNV se positionne clairement du côté d’un changement pour le meilleur, avec une approche pragmatique.

Alors, être bisounours ?

Si “être bisounours” signifie œuvrer à un monde plus conscient, plus responsable et plus respectueux, alors oui : nous le revendiquons.