La CNV : une pratique spirituelle en action

3 décembre 2019 par
La CNV : une pratique spirituelle en action
ASBL CNV Belgique

De quelle spiritualité parle-t-on ?

Le Larousse illustré parle de la spiritualité comme « Qualité de ce qui est dégagé de toute matérialité ». Le Robert ajoute : « Vie de l’esprit – aspiration aux valeurs morales ».

Dans le cadre de la CNV, la référence principale est le livre de Marshall Rosenberg Spiritualité pratique – Les bases spirituelles de la Communication NonViolente. Il y explique avoir peu parlé de cette dimension au grand public, pour éviter la confusion entre spiritualité et religion :

« J’ai essayé d’intégrer la spiritualité dans la pratique de la CNV en évitant les débats philosophiques abstraits, car je tiens à en préserver la beauté [1]. »

Il critique la manière dont certaines religions ont servi l’oppression :

« Les cultures dominatrices utilisent certains enseignements sur Dieu pour maintenir l’oppression. (…) Les monarques avaient besoin des prêtres pour justifier l’oppression (…) la punition, la domination [2]. »

À l’inverse, il se reconnaît dans l’idée de « spiritualité laïque » portée par le Dalaï Lama, relayée par Matthieu Ricard : les valeurs d’amour, de tolérance, de compassion concernent tous les humains, croyants ou non.

Marshall Rosenberg s’oriente donc vers une spiritualité choisie, ancrée dans l’expérience et affranchie des contrôles institutionnels.

 

Se relier : à soi, à l’autre, au plus grand que soi

Les travaux sur les spiritualités contemporaines relèvent deux axes principaux :

  • se connecter à son soi profond,
  • se relier à l’autre, à la nature, à une cause, à Dieu (dimension horizontale et/ou verticale).

La CNV intègre ces deux mouvements :

  • vers soi : auto-empathie, écoute des sentiments et des besoins, goût du « précieux de la Vie »,
  • vers l’autre : empathie, perception des besoins universels, qualité de présence.

Pour la connexion à « plus grand que soi », Marshall écrit :

« J’ai besoin de penser à Dieu d’une façon qui ait du sens pour moi (…). C’est pourquoi je donne à Dieu le nom d’“énergie divine d’amour” (…). Cette “énergie divine d’amour” (…) représente la Vie, le lien avec le Vivant [3]. »

Sa spiritualité est donc relationnelle, vécue comme énergie d’amour qui traverse et relie.

Une spiritualité pratique, pas seulement méditative

La spiritualité dont parle Marshall est résolument active :

« La spiritualité qui a du sens pour moi est celle qui donne une immense joie à contribuer à la vie, et non celle qui nous invite simplement à nous asseoir et à méditer (…). J’aimerais voir les gens agir et créer le monde dans lequel ils veulent vivre [4]. »

D’où son fameux : « Pratiquez, pratiquez, pratiquez ».

 La pratique quotidienne de la CNV devient alors un chemin spirituel pour goûter à cette « énergie divine d’amour ».

La CNV comme chemin de conscience (et ses pièges)

Marshall rappelle qu’il est facile de faire de la CNV un but en soi :

« Il est très facile de faire de la Communication NonViolente un but en soi [5]. »

Il illustre cela par la parabole du radeau : le radeau sert à traverser la rivière qui sépare de la rive du sanctuaire. Mais une fois la traversée faite,

« Fou est celui qui marchera jusqu’au sanctuaire avec le radeau sur le dos [6]. »

La CNV est un outil pour aller vers plus de conscience, pas un système auquel s’accrocher mécaniquement :

« Il y a des gens qui passent leur temps à apprendre le processus de la CNV en perdant parfois complètement de vue le sanctuaire. S’ils s’attachent trop longtemps au radeau, le processus devient mécanique [7]. »

Par ailleurs, travailler avec les besoins suppose :

  • parfois un travail thérapeutique préalable (comme le rappelle Alice Miller pour les personnes « grièvement blessées dans leur identité [8] »),

  • une vigilance vis-à-vis de l’ego : un ego guéri reste un ego, et la conscience des besoins peut parfois le gonfler plutôt que l’apaiser.

D’où l’invitation de Marshall :

« Ne te laisse pas mener par ton ego [9] ! »

La question devient : qui parle quand je parle de mes besoins ? Qui écoute ? « Qui suis-je ? » (ou « Qui fuis-je ? »…).

OSBD et spiritualité : un « yoga de la relation »

Observer – Sentiments

Observer ce qui se passe à l’extérieur et en soi (émotions, sensations corporelles) est un premier pas de conscience. C’est déjà prendre un recul spirituel : il y a moi, et ce que j’observe.

Eckhart Tolle le formule ainsi :

« Si vous voulez vraiment apprendre à connaître votre mental, observez votre émotion, ou mieux ressentez-la dans votre corps (…). La pensée mentira alors que l’émotion dira la vérité [10]. »

Cette présence peut se vivre dans les gestes les plus simples du quotidien (Colette Nys-Mazur parle de « célébration du quotidien » [11]).

Besoins

En CNV, les besoins sont universels, abstraits, non liés à une personne ou une stratégie, et peuvent être satisfaits de multiples manières.

« Tous les êtres humains sont animés par les mêmes besoins. Nous avons des besoins car nous sommes en vie [12]. »

Marshall insiste : ne pas confondre besoins et stratégies (par exemple, une voiture n’est pas un besoin, mais une stratégie possible pour la sécurité ou la fiabilité [13]).

Nommer les besoins, les sentir dans le corps, en goûter la beauté, devient une pratique presque contemplative. C’est toucher à notre essence, qui, pour beaucoup d’auteurs cités (Rosenberg, Tolle, Padovani, van Stappen…), est de l’ordre de l’amour et de l’accueil.

Demande – Action

La demande (ou l’action) en CNV est alors l’expression incarnée de cette conscience :

  • agir en lien avec ses besoins profonds,
  • intégrer les blessures avec bienveillance,
  • laisser l’« élan du cœur » guider les choix.

La CNV devient alors, comme le dit Anne van Stappen, une sorte de « yoga de la relation » [14].

Quand la CNV ouvre à des « miracles » de relation

Marshall raconte des stages de réconciliation entre personnes dont les familles se sont entretuées (Serbes/Croates, Hutu/Tutsi) :

« J’ai constaté à maintes reprises que, si les personnes arrivent à entrer en relation comme la CNV nous invite à le faire, elles en viendront inévitablement à savourer le plaisir du don réciproque – quoiqu’il se soit passé auparavant. C’est inévitable.[15] »

« Lorsque deux personnes, un Hutu et un Tutsi, se retrouvent face à face (…) il est incroyable que l’on puisse, en l’espace de deux ou trois heures, leur faire retrouver l’élan de contribuer au bien-être de l’autre. Pourtant, c’est inévitable. Inévitable. C’est la raison pour laquelle j’utilise la Communication NonViolente [16]. »

Pour lui, lorsque les personnes se relient sur le plan de l’« énergie divine », les images ennemies tombent. La CNV est alors une pratique spirituelle en action, au service d’une autre façon d’être au monde.

Synthèse de textes écrits par Jean-François Lecocq, Thierry Dewandre et Jacqueline De Picker inspirée par Isââ Padovani

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[1] Marshall Rosenberg, Spiritualité pratique – Les bases spirituelles de la Communication NonViolente, éd. Jouvence, 2007, p.10

[2] Ibid., p. 29

[3] Ibid., p. 12

[4] Ibid., p. 78

[5] Marshall Rosenberg, Spiritualité pratique, op.cit., p. 25

[6] Ibid., p. 26

[7] Ibid. 

[8] Alice Miller, Ta vie sauvée enfin, éd. Flammarion, 2008, p. 104

[9] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits, éd. Jouvence, 2006, p. 247

[10] Eckhart Tolle, Mettre en pratique le pouvoir du moment présent, p. 24

[11] Colette Nys-Mazur, Célébration du quotidien. 

[12] Marshall Rosenberg, Spiritualité pratique, op.cit., p. 35 – 12

[13] Ibid., p. 14

[14] Anne van Stappen, Petit cahier d’exercices d’écoute profonde de soi, éd. Jouvence

[15] Marshall Rosenberg, Spiritualité pratique, op.cit., p. 31-32

[16] Ibid., pp. 69-70