La réflexion de Marshall Rosenberg après les événements du 11 septembre 2001, bien que datant, reste très actuelle et fournit une synthèse de son enseignement sur les sujets des conflits internationaux.
Je vous invite vivement à lire ou relire l’article suivant :
Déclaration de Marshall Rosenberg après le 11 septembre 2001
Des représailles n’engendreront ni paix, ni sécurité durable
« Marshall Rosenberg enseigne la CNV par l'exemple. C'est un griot qui raconte des histoires inoubliables. Chacune d'elles est un concentré d'expérience, une synthèse de plusieurs années de savoir accumulé. Chacune parle de l'issue d'un problème. « [1]
J’ai rassemblé ci-dessous des citations de Marshall Rosenberg parfois un peu sorties de leur contexte. Je ne peux que vous inciter à vous plonger ou vous replonger dans les ouvrages cités pour goûter aussi à ce contexte.
La sélection opérée rassemble des éléments de réponse à :
Quel est l’apport de Marshall Rosenberg dans la réflexion sur la paix et la façon de la sauvegarder ? Quelles références fait-il à la guerre ?
Son enseignement porte sur quelques grands thèmes :
Les images d’ennemis
« Tout d'abord, il est fondamental de nous libérer de ce que nous appelons nos images d'ennemis*, nos idées préconçues, comme celles de croire que les membres d'un gang**, quel qu'ils soient, sont forcément des gens qui ont un problème. Je vous l'accorde ce n'est pas facile. C'est même un véritable défi de se dire qu'ils sont des êtres humains comme vous et moi. Si c'est difficile quand il s'agit d'un groupe, cela peut l'être tout autant face à des individus. » [2]
« Il est indispensable de comprendre qu'on ne peut pas être heureux si c'est au dépend d'autrui. […]
Dans tous les conflits où j'ai été sollicité comme médiateur, on retrouve les mêmes éléments : les gens ne savent pas comment exprimer leurs aspirations ni leurs demandes. Ils excellent, par contre, à diagnostiquer les pathologies de leurs protagonistes et à identifier ce qui ne va pas chez eux et les pousse à agir comme ils le font.
Qu’il s'agisse d'un conflit entre deux individus, deux groupes ou de pays, la discussion commence immanquablement par des images ennemies, par la liste des torts de l'autre. Les bombes ne sont jamais fort éloignées des tribunaux où l'on règle les divorces. » [3]
Transformer les images d’ennemis et se mettre en lien
«Avec la CNV nous partons du principe suivant : toutes les critiques, toutes les images plaquées sur l'ennemi, ne sont que l'expression tragique d'un besoin non satisfait. » [4]
« Quand nous utilisons ce processus consistant à entendre ce qui est vivant chez l'autre, celui-ci ne peut pas ne pas communiquer, car nous entendons chaque message qu'il nous adresse, verbalement ou non, comme une expression de ce qui est vivant en lui. Nous pressentons ses besoins et ses sentiments ; ce faisant, nous ne voyons ni ennemis, ni résistance ni critique. Nous voyons simplement un être humain qui a les mêmes besoins que nous, même si nous n'aimons peut-être pas les stratégies qu'il met en œuvre pour les assouvir. En revanche, si nous voyons les gens auxquels nous avons affaire comme des ennemis, je pense que nous contribuons à la violence qui règne sur cette planète. Ainsi, quel que soit le changement social que je tente de réaliser, mes efforts n'auront aucune chance d'aboutir s'ils partent de l'idée que certaines personnes ont tort ou sont mauvaises. » [5]
« Lorsque j'ai commencé ce travail avec la CNV, je me suis douté que, pour que la méthode soit vraiment crédible, ses principes de base devaient aussi pouvoir s'appliquer au cas de Hitler. […]
Quand je visualise le contexte dans lequel cet homme a grandi, je m'étonne de moins en moins de voir ce qu'il est devenu plus tard. Force est de constater que l'endoctrinement qu'il a subi et l'endoctrinement que j'ai subi sont fort semblables. On a seriné aux oreilles d’Hitler que les Juifs sont de méchantes gens ; et à moi, on n'a pas cessé de me distiller que j'étais entouré de personnes détestant les Juifs, donc méchantes … ce qui conduit automatiquement au raisonnement que tous les non-Juifs sont des méchantes gens. Autrement dit Hitler et moi avons été élevés dans le même schéma de pensée- seule l'identité des Méchants varie. […].
Vu avec sa lorgnette Hitler n'a absolument rien fait de mal. Tout au contraire, il s'est comporté en héros, qui a tenté de libérer la Terre entière de la « vermine » qui la rongeait.» [6]
Dans son ouvrage Parler de paix dans un monde de conflits, Marshall Rosenberg prend comme exemple une médiation entre des tribus en guerre, médiation entre des chefs de tribu chrétiens et musulmans au Nigeria où un conflit sur le nombre d’emplacements de chacun des deux camps dans un marché avait causé la mort de cent personnes. Certains des participants sachant l’assassin de leur enfant présent.
Avec sa précieuse aide, « Il leur a fallu à tous près d'une heure pour clarifier leurs besoins et les faire entendre à ceux de l'autre tribu car il y avait beaucoup d'agitation, de cris et de hurlements de part et d'autre. Malgré tout, quand chacune des deux parties eut réussi à entendre les besoins de l'autre, un des chefs se leva pour déclarer : « Marshall, nous ne pouvons pas apprendre cela en un jour. En même temps quand nous saurons communiquer entre nous de cette manière, il ne nous sera plus nécessaire de nous entre-tuer. »
Vous voyez : il lui avait fallu moins d'une heure pour comprendre qu'il suffit d'exprimer ce qui compte pour nous sans le transformer en images d'ennemis pour résoudre les conflits sans violence. [ …]
Plusieurs chefs se portèrent volontaires pour participer à la formation. Ils avaient vu qu'il n'était pas nécessaire de prendre les armes pour résoudre les conflits lorsqu'on sait comment se relier aux autres au niveau des besoins. » [7]
« Oui, si nous savons communiquer ainsi, il n'est pas nécessaire de nous entretuer. Si nous réussissons à nous défaire de cette mentalité qui nous amène à parler d'adversaire et de conflits et de guerre, et si nous prenons conscience que, de toute façon, nous ne pouvons pas gagner aux dépends des autres, alors nous pouvons trouver une manière de satisfaire tous les besoins. » [8]
Donner de l’empathie aux criminels et difficulté à le faire
« Je suis extrêmement inquiet de la situation dans le monde : je constate que la violence, la guerre et la destruction sont monnaie courante chaque jour ; et le fait que cela se passe différemment et avec d'autres moyens que sous Hitler ne change rien à l'affaire ; c'est vrai que j'ai peur de cela, très peur. Si nous voulons vraiment contribuer à faire reculer la violence dans le monde, nous n'y arriverons qu'en donnant de l'empathie aux criminels de tous bords, et en leur reflétant ce qui était vivant à l'intérieur d'eux lorsqu'ils étaient en train de commettre leurs actes. Je suis profondément convaincu que nous ne pouvons pas faire l'économie de cette étape, si nous voulons véritablement instaurer une paix durable.
Mais ce sera un processus long et difficile. Je m'en suis rendu compte dans ma propre chair lors de la Première Guerre du Golfe. Lorsque Saddam Hussein lança ses bombes sur Israël, j'étais en train de donner une formation dans ce pays. Tous les participants ne parlaient que de ce monstre de Hussein … et moi sentant que cela ne menait à rien, j'ai voulu faire cesser ce concert. J'ai eu l'idée - que je trouvais bonne - de proposer un exercice en prise directe avec la réalité : donner de l'empathie à Saddam Hussein ! Mais le moment était fort mal choisi ; la peur était simplement beaucoup trop forte à ce moment-là. » […]
Avant qu'un être humain n'ait reçu toute l'empathie dont il a besoin - et c'est encore plus vrai s’il est tenaillé par la peur ou qu'il a été blessé -, c’est illusoire de lui demander de se mettre à la place de son adversaire. » [9]
« Nous invitons les gens qui apprennent à aborder les « gangs** terroristes » à cheminer en tout premier lieu avec leur désespoir : il s'agit d'un travail d'introspection, d'exploration de la douleur qu'ils éprouvent à titre personnel en relation avec ces gangs. Ce processus leur permet de transformer toutes les images d'ennemis et de mettre dans la lumière ce que chacune d'elles révèle comme faim inassouvie. » [10]
Les dangers de la déshumanisation et du langage déshumanisant
« Pour justifier leurs opérations militaires, les Américains se sont servis exactement de la même langue que les nazis, une langue qui se coupe de l'humain. Certes, ils n'ont jamais employé le vocable de « vermine » utilisé par Hitler pour décrire les Juifs mais l'on remplacé par « yeux bridés » […] au Vietnam. […]
Ainsi, aujourd'hui, les hommes ne sont même plus de la vermine, ils sont des petits points sur un écran d'ordinateur. En d'autres termes, la transformation des êtres en choses s'est accélérée ; cela devient de plus en plus facile de détruire des hommes, des femmes et des enfants » [11]
Priorité aux négociations – Usage (protecteur) de la force si nécessaire
Dans son livre Dénouer les conflits par la communication non violente, Marshall Rosenberg est en entretien avec la journaliste Gabrielle Ceils.
Celle-ci lui demande :
· « Comment agiriez-vous dans un état totalitaire pratiquant systématiquement l'humiliation sociale, est unique ou politique ?
Si vous me mettez dans l'alternative de réagir par la violence ou de ne rien faire, je répondrai comme Gandhi : « Entre passivité et violence je choisis la violence ».
Je suis en effet persuadé que de se retirer et de laisser faire un gouvernement criminel contribue bien plus à alimenter la violence que de recourir à la contre violence ou du moins tout autant on ne peut pas rester sans rien faire face à un criminel de grande envergure, tel que Hitler et pas non plus dans le cas d'une guerre comme celle que Bush a lancée. […]
· À votre avis peut-on envisager qu'une guerre soit juste ?
Non. Quand je critique les interventions militaires des États-Unis, beaucoup de gens me demandent : «Mais qu'auriez-vous fait, vous, lorsque votre marine a été bombardée à Pearl Harbour ? »
Ce à quoi je réponds :
« A ce stade du conflit les possibilités de réponse sont effectivement assez limitées, mais que ce serait-il passé si nous avions adopté une autre politique deux ans auparavant ? »
J'ai entraîné le corps de police israélien à la gestion des conflits Immanquablement, j'ai dû répondre à la question :
- Que nous reste-t- il comme choix lorsque quelqu'un nous tire dessus ?
J’ai alors demandé :
- Analysons ensemble les cinq dernières situations ou quelqu'un a tiré sur vous. Dans les cinq cas, le tireur avait-il déjà fait partir le coup quand vous arriviez sur les lieux de l'événement ?
- Non. Dans aucune des cinq situations. Il y eut toujours, d'abord, un échange de paroles, avant que la fusillade ne commence.
Les policiers ont reconstitué devant moi cet échange de paroles. Quand j'ai entendu ce qui s'était dit de part et d'autre, j'ai compris tout de suite pourquoi la fusillade s'était déclenchée.
Voilà ce que je crois : quand nous sommes arrivés au point où on où un bombardement a lieu, la marge de manoeuvre devient effectivement très étroite. Je reste cependant persuadé que, même à Pearl Harbour, il aurait été possible de préserver des milliers de vies humaines si nous avions choisi d'autres formes de négociation. » [12]
Quand les protagonistes ne veulent pas se rencontrer
« Le plus grand défi de tout changement social consiste à rassembler les parties adverses dans la même pièce. » [13]
Dans Parler de paix dans un monde de conflits, Marshall Rosenberg relate que lors d’une médiation encore,il a enregistré la conversation qu’il a eue avec une des parties (il a joué le rôle de l’autre partie en l’écoutant avec empathie et en exprimant sans aucun jugement ce qu'il avait entendu des besoins de l'autre camp) puis a inversé les rôles et procédé de même.
« Mon intention par ces démarches était simplement de les réunir dans une même pièce afin d'entamer une discussion. Ce ne fut même pas nécessaire, ces conversations par enregistrement interposé avaient suffi à résoudre leur conflit. Ce ne serait pas arrivé si je n'avais usé de toute ma créativité pour trouver un moyen de les « rassembler dans la même pièce ». [14]
Vers un changement social
« Rappelons-nous que nous avons tous les mêmes besoins, quelle que soit l'idéologie à laquelle nous nous référons - par exemple le besoin d'être compris. Pourquoi les amicales néo-nazies sont-elles si puissantes ? Parce que leurs membres ont trouvé un lieu où leur souffrance est comprise, et où ils peuvent se donner les uns les autres toute l'empathie dont ils ont besoin pour calmer leur colère.
Sur ce besoin-là, nous sommes tous sur pied d'égalité. La seule différence entre eux et moi, c'est que notre mode de pensée s'est formé différemment et que nous avons appris des stratégies différentes pour satisfaire nos besoins. Cela m'arrive très souvent de vouloir travailler avec des groupes auxquels je n'ai pas accès facilement - et ce ne sont pas seulement des groupes d'extrême droite. Je cherche alors un individu qui manifeste un tout petit peu plus d'ouverture. Dans tous les groupes même les plus extrémistes, il y a des êtres humains qui se laissent toucher. Et quand j'ai pu « trouver le joint » avec lui, il remarque souvent que ce que j'offre peut lui être utile. Alors c'est lui (ou elle) qui m'aide à établir le contact avec le reste du groupe. » [15]
« Ensuite nous montrons aux gens que le changement social, à quelque niveau que ce soit, celui d'une petite comme d'une grande structure (un gouvernement une multinationale), n'est possible qu'à la condition d'atteindre une masse critique de ses membres et que ceux-ci soient prêts à modifier radicalement leur manière de penser, créant ainsi une dynamique de changement. C'est mathématique : à partir du moment où un nombre suffisant de personnes comprend qu'il existe des moyens plus puissants de satisfaire leurs besoins que ceux véhiculés par le comportement de leur gang, le processus de changement s'enclenche. Encore une fois, nous tentons de modifier les choses sans détruire les structures existantes, mais en nous reliant aux membres de celles-ci, afin de trouver avec eux de nouveaux moyens, plus efficaces et moins coûteux, de répondre à leurs aspirations et à celles des autres. » [16]
« En résumé, mon espoir est que chacune et chacun de vous se familiarise avec les 2 réalités suivantes :
- des systèmes économiques radicalement différents
- des systèmes judiciaires autres*** que ceux que nous connaissons qui sont source d'une énorme souffrance sur notre planète. […]
Je crois à l'instar de Teilhard de Chardin, que la paix mondiale n'est pas seulement possible, elle est inévitable. […]
Je pense que le changement est inéluctable et qu'à moins de détruire la planète entre-temps, l'humanité s'est engagée sur la voie de la paix. » [17]
Citations rassemblées par Jacqueline De Picker
Notes de l’auteur de l’article :
‘* Pour une explication sur les images d’ennemis, voici une présentation originale d’Apprentie girafe avec un visuel « parlant » :
‘** Dans les écrits de Marshall Rosenberg, le terme « Gang » est utilisé de manière spécifique pour décrire des structures sociales et organisationnelle basées sur la domination, la hiérarchie et la coercition
‘*** Marshall Rosneberg fait allusion à la justice réparatrice
Sources :
[1] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits par la Communication NonViolente, éd.Jouvence, 2006, p. 10
[2] Marshall Rosenberg, Parler de paix sans un monde de conflits – La Communication NonViolente en pratique, éd. Jouvence, 2009, p.135
[3] Ibid., p. 138
[4] Marshall Rosenberg, Communication & Pouvoir, éd. Esserci, p. 61
[5] Marshall Rosenberg, Clés pour un monde meilleur, éd. Jouvence, 2009, pp 59-60
[6] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits par la Communication NonViolente, éd.Jouvence, 2006, pp. 98-99
[7] Marshall Rosenberg, Parler de paix sans un monde de conflits – La Communication NonViolente en pratique, éd. Jouvence, 2009, p.143
[8] Marshall Rosenberg, Communication & Pouvoir, éd. Esserci, p. 63
[9] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits par la Communication NonViolente, éd.Jouvence, 2006, pp. 104-105
[10] Marshall Rosenberg, Parler de paix sans un monde de conflits – La Communication NonViolente en pratique, éd. Jouvence, 2009, p.145
[11] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits par la Communication NonViolente, éd.Jouvence, 2006, p. 99
[12] Ibid., pp. 92-93
[13] Marshall Rosenberg, Parler de paix sans un monde de conflits – La Communication NonViolente en pratique, éd. Jouvence, 2009, p.180
[14] Ibid., pp. 180-181
[15] Marshall Rosenberg, Dénouer les conflits par la Communication NonViolente, éd.Jouvence, 2006, p. 105
[16] Marshall Rosenberg, Parler de paix sans un monde de conflits – La Communication NonViolente en pratique, éd. Jouvence, 2009, pp.145-146
[17] Ibid., p. 195